Quand grandir nous fait parfois oublier de regarder le monde.
Je me pose parfois une drôle de question : à quel moment avons-nous cessé de nous émerveiller devant les choses simples ?
Quand nous étions enfants, tout semblait être une découverte. Une fourmi transportant une feuille, un orage qui éclate, une étoile dans le ciel, une grenouille au bord d’une mare.
Nous pouvions rester de longues minutes à observer quelque chose qui, aujourd’hui, ne retiendrait même plus notre attention.
Et pourtant, rien n’a changé.
La fourmi transporte toujours sa feuille. L’orage gronde toujours avec la même puissance. Les étoiles brillent toujours au-dessus de nos têtes.
Alors, qu’est-ce qui a changé ?
Nous.
En grandissant, nous avons appris à nommer les choses, à les expliquer, à les classer. Nous avons accumulé des connaissances, des habitudes, des certitudes.
Et quelque part sur ce chemin, nous avons peut-être commencé à confondre connaître et ne plus avoir besoin de regarder.
Un arbre ? C’est un arbre.
Une abeille ? C’est une abeille.
Un coucher de soleil ? Encore un coucher de soleil.
Tout est devenu gris, presque sans vie.
Comme si le simple fait de savoir ce qu’est une chose suffisait à lui retirer son caractère extraordinaire.
Mais depuis quand comprendre quelque chose devrait-il nous empêcher de nous en émerveiller ?
Regardez une simple graine. Un petit morceau de matière qui, dans certaines conditions, peut donner naissance à un arbre immense. Un arbre qui traversera peut-être plusieurs générations humaines.
Comment peut-on trouver cela banal ?
Comprendre n’enlève rien à la beauté
Je vais prendre un exemple qui me tient particulièrement à cœur : l’orage.
Depuis toujours, les orages me fascinent. Cette puissance qui se déchaîne dans le ciel, ces nuages gigantesques, le grondement du tonnerre, les éclairs qui illuminent la nuit…
Je pourrais rester des heures à les contempler.
Et pourtant, aujourd’hui, je comprends bien mieux leur fonctionnement qu’autrefois.
Je sais comment se forment les nuages d’orage, comment les charges électriques se séparent, comment naissent les éclairs et pourquoi le tonnerre gronde.
Est-ce que toutes ces connaissances ont diminué mon émerveillement ?
Pas une seule seconde !
Bien au contraire ! Dès qu’il y a un gros orage, j’aime sortir pour le regarder.
Quand je contemple aujourd’hui, je ne vois pas simplement un spectacle magnifique. Je vois aussi toute cette mécanique extraordinaire de la nature qui se déroule sous mes yeux.
Et je trouve cela encore plus fascinant.
C’est justement là que je veux en venir.
Savoir, comprendre, connaître ne devraient jamais nous retirer notre capacité à nous émerveiller.
Car il ne faudrait surtout pas oublier une chose : qu’est-ce qui nous a poussés à chercher des réponses au départ ?
La curiosité !
Cet étonnement devant quelque chose que nous ne comprenions pas. Cette envie presque irrésistible de savoir pourquoi et comment.
Avant de comprendre l’orage, il a bien fallu que quelqu’un l’observe, s’interroge et cherche à percer ses mystères.
C’est l’émerveillement qui a ouvert la porte à la connaissance. Alors pourquoi la connaissance devrait-elle refermer cette porte ?
Je trouve qu’il y a quelque chose de profondément triste à considérer qu’une chose perd sa beauté dès lors que nous sommes capables de l’expliquer.
Un éclair reste un spectacle extraordinaire, même lorsque nous comprenons les phénomènes physiques qui lui donnent naissance.
Une fleur reste magnifique, même lorsque nous connaissons les mécanismes de sa croissance.
Et un ciel étoilé ne devient pas moins fascinant parce que nous savons ce que sont les étoiles.
C’est peut-être cela, finalement, le plus beau dans la connaissance : elle ne devrait pas mettre fin à notre émerveillement, mais lui donner de nouvelles raisons d’exister.
Alors, apprenons, découvrons, cherchons à comprendre autant que possible.
Mais surtout, n’oublions jamais ce qui nous a donné envie de comprendre.
Cet enfant qui levait les yeux vers le ciel en se demandant pourquoi les nuages faisaient autant de bruit.
Et puis, il y a notre époque.
Cette époque où nous avons pratiquement le monde entier au bout des doigts.
Un téléphone, une connexion Internet, et nous pouvons admirer les profondeurs des océans, découvrir des animaux extraordinaires, observer des galaxies lointaines ou visiter des endroits où nous ne mettrons probablement jamais les pieds.
C’est une chance incroyable !
Mais il y a quelque chose de paradoxal dans tout cela.
Nous n’avons jamais eu accès à autant de merveilles, et pourtant, nous semblons parfois de moins en moins capables de nous arrêter pour les admirer.
Nous faisons défiler des centaines d’images, des vidéos, des informations. Tout passe à une vitesse folle.
Une magnifique aurore boréale ? On regarde quelques secondes.
Un animal au comportement étonnant ? Un petit sourire, et on passe à la suite.
Une image extraordinaire de l’Univers ? Un clic, peut-être un commentaire, et notre doigt continue son chemin.
Nous regardons énormément de choses, mais combien en observons-nous réellement ?
Je ne suis pas contre la technologie. Bien au contraire. Elle nous permet de découvrir des choses que nos ancêtres n’auraient même pas pu imaginer.
Mais je me demande si, à force de tout voir, tout le temps, nous ne finissons pas par ne plus rien regarder vraiment.
Nous photographions un coucher de soleil avant même d’avoir pris le temps de le contempler.
Nous filmons un moment plutôt que de simplement le vivre.
Nous partageons parfois notre émerveillement avant même de l’avoir pleinement ressenti.
Et pendant ce temps, juste derrière nos écrans, le monde continue d’exister.
Les oiseaux chantent, les arbres bougent avec le vent, les insectes poursuivent leur petite existence, et le ciel change de visage chaque jour.
Tout cela est là, gratuitement, sans abonnement, sans notification.
Il suffit de lever les yeux. Et pourtant, …
« Hé ho, grandis un peu ! »
Ah, cette phrase !
Combien de fois ne l’ai-je pas entendue ?
« Hé ho, grandis un peu ! »
Généralement parce que je m’enthousiasme pour quelque chose, que je laisse parler mon imagination ou que je m’émerveille devant ce que d’autres considèrent comme une banalité.
Mais au fond, qu’est-ce que cela veut dire, grandir ?
Devenir sérieux en permanence ? Ne plus s’étonner de rien ? Ne plus rêver ? Ne plus s’amuser avec des choses simples ?
Depuis quand être adulte signifie-t-il devoir enterrer l’enfant que nous avons été ?
Je trouve cette idée terriblement triste.
Bien sûr qu’il faut grandir. Apprendre à prendre ses responsabilités, affronter les difficultés de la vie, faire preuve de maturité.
Mais pourquoi faudrait-il sacrifier notre curiosité et notre imagination pour y parvenir ?
On peut être un adulte responsable et garder un esprit d’enfant. Les deux ne sont absolument pas incompatibles.
Et personnellement, je tiens énormément à cette part de moi.
Cette part qui peut encore s’émerveiller devant un ciel étoilé, observer un animal pendant de longues minutes, s’enthousiasmer pour une découverte ou laisser son imagination partir dans tous les sens.
Cette part qui pose encore des questions, parfois complètement farfelues.
Pourquoi ceci ? Comment cela ? Et si… ?
D’ailleurs, je me demande parfois si nous ne confondons pas la maturité avec une certaine forme de résignation.
Comme si, passé un certain âge, il fallait obligatoirement devenir sérieux, raisonnable, prévisible.
Comme si l’émerveillement était réservé aux enfants.
Eh bien non !
Je préfère mille fois être un adulte qui s’émerveille encore qu’un adulte qui ne s’étonne plus de rien.
Retrouver le plaisir de s’émerveiller.
Je ne pense pas que nous ayons réellement perdu cette capacité.
Je crois plutôt que nous l’avons enfouie sous les habitudes, les responsabilités, les préoccupations et le bruit permanent de notre quotidien.
Nous courons après le temps, après nos obligations, après mille choses qui nous semblent urgentes.
Et nous oublions parfois de nous arrêter.
Pas pour accomplir quelque chose.
Pas pour être productifs.
Simplement pour regarder.
Observer une araignée construire sa toile. Écouter la pluie tomber. Regarder les nuages prendre des formes étranges. Suivre du regard un papillon qui traverse le jardin.
Des choses toutes simples.
Des choses qui ne rapportent rien, ne servent peut-être à rien, mais qui peuvent nous apporter énormément.
Et surtout, il faudrait peut-être arrêter de croire que tout ce qui nous émerveille doit nécessairement être extraordinaire.
Parce que l’extraordinaire se cache parfois dans ce que nous avons sous les yeux depuis toujours.
Je n’ai aucune envie de retrouver mon ignorance d’enfant. J’aime apprendre, comprendre, découvrir.
Mais je veux conserver cette curiosité, cette imagination et cette capacité à m’étonner.
Je veux pouvoir regarder quelque chose que j’ai déjà vu cent fois et y découvrir encore un détail qui m’avait échappé.
Je veux continuer à poser des questions, même lorsqu’elles paraissent absurdes.
Je veux continuer à m’enthousiasmer pour des choses qui laisseront peut-être les autres complètement indifférents.
Et si cela signifie que je n’ai pas totalement grandi aux yeux de certains, tant pis.
Parce que grandir ne devrait jamais signifier cesser de s’émerveiller.
Et la prochaine fois que quelqu’un me lancera son fameux « Hé ho, grandis un peu ! », je crois que j’aurai simplement envie de lui répondre :
« Et toi, quand as-tu arrêté de t’émerveiller ? »
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